Le documentaire « Bourguiba-De Gaulle : Bras de fer à Bizerte », réalisé par Olfa Chakroun, a été projeté en avant-première le samedi 17 octobre 2026 au cinéma Africa, à Tunis, en présence de la presse et d’invités. Le film revient sur la bataille de Bizerte de juillet 1961, une crise franco-tunisienne meurtrière dont le bilan humain fait encore débat plus de soixante ans après.

Une avant-première au cinéma Africa
La projection s’est tenue dans la matinée du samedi 17 octobre, au cinéma Africa, au centre de Tunis. Selon La Presse de Tunisie, elle s’est déroulée « en présence des médias et de quelques invités ». Elle intervenait deux jours après la fête de l’Évacuation, célébrée chaque 15 octobre.
Il ne s’agit pas d’une fiction. C’est un long métrage documentaire, d’une durée de 90 minutes selon la fiche publiée par la base de données Cinéma tunisien, qui le présente comme une production tunisienne. Le Quotidien, qui le qualifie de « documentaire de création », l’intitule « De Gaulle à Bourguiba : Bras de fer à Bizerte ».
Bizerte, une base française dans la Tunisie indépendante
La France reconnaît la souveraineté tunisienne le 20 mars 1956, mais conserve la base navale de Bizerte. La présence militaire française y remonte au protectorat de 1881 : elle durera au total quatre-vingt-deux ans, selon la chronologie publiée par Réalités.
La base occupe une position stratégique. Comme le rappellent La Presse et Kapitalis, elle contrôle l’accès au détroit de Sicile, au cœur de la Méditerranée. Pour la France, souligne Inkyfada, son importance grandit dans le contexte de la guerre d’Algérie.
Une revendication tunisienne ancienne
Dans un rapport rédigé à Tunis le 31 juillet 1961 pour l’Institute of Current World Affairs, l’observateur américain L. Carl Brown décrit une revendication ancienne. Le sort de Bizerte avait été renvoyé à de « futures négociations » dès 1956. Après le bombardement français de Sakiet Sidi Youssef, en février 1958, Tunis réclame l’évacuation totale. La même année, la France accepte d’évacuer ses autres bases en Tunisie, mais le statut de Bizerte reste en suspens.
En février 1961, Habib Bourguiba rencontre Charles de Gaulle à Rambouillet. Selon L. Carl Brown, cette rencontre fait naître à Tunis l’espoir d’un règlement. Il n’en sera rien : Bourguiba réclame la rétrocession de la base, ce que De Gaulle refuse catégoriquement, comme le résument La Presse et Kapitalis.
Les causes de la crise de Bizerte
L’élément déclencheur est un chantier. Au printemps 1961, les autorités françaises engagent l’allongement d’une piste de la base aérienne de Sidi Ahmed. Selon L. Carl Brown, il s’agit d’accueillir des avions à réaction. Une notice historique de l’INA, signée Morgan Corriou, souligne que Bourguiba y voit la manifestation de la volonté de De Gaulle de s’installer durablement.
L’escalade est ensuite rapide :
- le 6 juillet 1961, Bourguiba envoie un émissaire à De Gaulle pour demander l’ouverture immédiate de négociations sur Bizerte ;
- des manifestations s’organisent et des volontaires affluent vers Bizerte ; L. Carl Brown en compte plus de 6 000, surtout des jeunes du Néo-Destour, occupés à creuser des tranchées autour des installations françaises ;
- le 17 juillet, devant l’Assemblée nationale, Bourguiba annonce le blocus de la base à partir du 19 juillet ;
- le 18 juillet, De Gaulle répond que la Tunisie sera tenue pour responsable de toute tentative de modifier par la force la position française ;
- le 19 juillet, alors que la France envoie des parachutistes en renfort, le gouvernement tunisien ordonne de tirer sur les avions qui violent l’espace aérien national.

Le déroulé des combats, du 19 au 23 juillet 1961
Les premiers tirs éclatent l’après-midi du 19 juillet, selon le récit de L. Carl Brown : la garde nationale tunisienne ouvre le feu sur un hélicoptère français, puis sur des avions. La riposte française est massive. Parachutistes, aviation et marine sont engagés face à une armée tunisienne mêlée de gardes nationaux et de volontaires civils, souvent sans entraînement et parfois sans armes.
Les combats se déroulent sur plusieurs fronts du gouvernorat. Kapitalis, qui reprend la présentation du documentaire, en dresse la carte :
- autour de la base aérienne de Sidi Ahmed : attaque terrestre des manifestants tunisiens par les parachutistes français et attaque aérienne des soldats tunisiens dans les tranchées ;
- dans la ville de Bizerte : le quartier français, la médina et la porte de Mateur deviennent le théâtre de combats de rue meurtriers ;
- à Ferryville, l’actuelle Menzel Bourguiba : l’arsenal compte des victimes parmi des combattants non armés ;
- à Menzel Abderrahmane et Menzel Jemil : la cimenterie est bombardée et les soldats tunisiens subissent des pertes.
Les sources s’accordent sur des combats d’environ quatre jours. Le cessez-le-feu intervient le 23 juillet.
Chronologie de la crise de Bizerte
| Date | Événement |
|---|---|
| 20 mars 1956 | Indépendance de la Tunisie ; la France conserve la base de Bizerte |
| Février 1958 | Bombardement de Sakiet Sidi Youssef ; Tunis exige l’évacuation totale |
| Février 1961 | Rencontre Bourguiba-De Gaulle à Rambouillet |
| Printemps 1961 | Travaux d’allongement d’une piste à Sidi Ahmed |
| 6 juillet 1961 | Bourguiba demande à De Gaulle des négociations immédiates |
| 17 juillet 1961 | Bourguiba annonce le blocus de la base devant l’Assemblée nationale |
| 19 juillet 1961 | Premiers tirs, début de la bataille de Bizerte |
| 22 juillet 1961 | Résolution 164 du Conseil de sécurité de l’ONU |
| 23 juillet 1961 | Cessez-le-feu |
| 21-25 août 1961 | Session extraordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU sur la Tunisie |
| 15 octobre 1963 | Départ des dernières troupes françaises de Bizerte |
Bilan de la bataille de Bizerte : des chiffres qui divergent
Combien de morts la bataille de Bizerte a-t-elle fait ? Il n’existe pas de chiffre unique. Les estimations varient fortement selon les sources et les époques.
Côté tunisien
- Bilan officiel tunisien : 630 morts et 1 555 blessés. Ce chiffre, militaires, civils et volontaires confondus, est inscrit sur le monument du cimetière des martyrs de Bizerte, rappellent La Presse et le site Tunisie.co.
- Rapport de L. Carl Brown (31 juillet 1961) : plus de 600 morts et 1 100 blessés, une semaine après les combats.
- Chiffres repris par La Revue d’histoire militaire (2021) : 632 morts tunisiens, dont environ la moitié de non-militaires, et quelque 1 500 blessés.
- L’Économiste maghrébin (2026) : 1 300 morts tunisiens.
- Rapport du Croissant-Rouge tunisien, cité par Tunisie.co : plus de 5 000 morts.
- Instance Vérité et Dignité (IVD) : selon Inkyfada, elle avance le chiffre de 5 000 victimes en s’appuyant sur les travaux de Béchir Turki, et a reçu 650 dossiers liés aux événements de Bizerte.
Côté français
Les pertes françaises sont bien plus faibles. Réalités et L’Économiste maghrébin évoquent 24 morts. La Revue d’histoire militaire mentionne 27 soldats tués et une centaine de blessés. Fin juillet 1961, L. Carl Brown rapportait que les autorités françaises annonçaient une trentaine de morts.
Pour expliquer l’écart, L. Carl Brown évoquait la confusion de volontaires civils non entraînés, souvent non armés, mêlés à l’armée, au milieu d’une population qui vivait dans les zones de combat.
Le rôle de l’ONU dans la crise de Bizerte
Le 20 juillet 1961, la Tunisie saisit le Conseil de sécurité des Nations unies. Elle accuse la France d’actes d’agression portant atteinte à sa souveraineté, selon les archives du département d’État américain.
Le 22 juillet 1961, lors de sa 962e séance, le Conseil adopte la résolution 164 par 10 voix, la France ne prenant pas part au vote. Le texte appelle à un cessez-le-feu immédiat et au retour de toutes les forces armées sur leurs positions d’origine. Fin juillet, Tunis dénonce son non-respect ; la France refuse de participer aux nouveaux débats.
Fin juillet, le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, se rend lui-même en Tunisie. Le dossier passe ensuite à l’Assemblée générale, réunie en session extraordinaire du 21 au 25 août 1961. Le 25 août, elle adopte la résolution 1622 (S-III) par 66 voix contre 0 et 30 abstentions, dont celle des États-Unis. Le texte reconnaît le droit souverain de la Tunisie de demander le retrait des forces armées françaises présentes sur son territoire sans son consentement. Il appelle aussi les deux gouvernements à négocier immédiatement ce retrait.
Le 15 octobre 1963, l’évacuation de Bizerte
Le départ n’intervient que plus de deux ans après la bataille, une fois la guerre d’Algérie terminée, le 15 octobre 1963. Selon les éditions Bibliomonde, l’amiral Vivier quitte le port escorté par deux patrouilleurs tunisiens, le Destour et le Djamhuriya. Réalités raconte qu’une grande partie des Bizertins envahit alors le port et chante l’hymne national. Bahi Ladgham hisse le drapeau tunisien et annonce à Bourguiba : « Mission accomplie ! »
Une fête nationale depuis 1964
Le 15 octobre devient vite un jour férié. Le décret n° 64-13 du 22 janvier 1964 ajoute le « 15 octobre (Fête de l’évacuation de Bizerte) » à la liste des jours fériés des agents de l’État. Elle figure toujours dans le décret présidentiel n° 2021-223 du 7 décembre 2021. Le 15 octobre 2026, la Tunisie a ainsi célébré le 63e anniversaire de l’Évacuation.

Un film entre mémoire orale et archives
Le documentaire d’Olfa Chakroun ne se limite pas au récit militaire. Il repose sur ce que La Presse décrit comme « un long et fructueux travail d’investigation sur le terrain ». L’objectif : mettre en correspondance la mémoire orale des participants, les images d’archives vidéo et la topographie actuelle des lieux, dans tout le gouvernorat de Bizerte.
Des témoins des deux camps
Le film rassemble des témoignages inédits, recueillis plus de soixante ans après les faits :
- des vétérans parachutistes français ;
- des soldats tunisiens ;
- des journalistes et d’autres acteurs du conflit ;
- des historiens, dont Kmar Ben Dana, Habib Kazdaghli et Noureddine Dougui, cités par La Presse ; Le Quotidien évoque des historiens tunisiens et français.
Une construction chronologique
Selon Kapitalis, le film retrace les événements jour par jour, des premiers préparatifs des forces tunisiennes et françaises jusqu’au cessez-le-feu et à l’intervention de l’ONU pour un retour au statu quo. Il décrit ensuite l’état de siège de trois mois, puis l’évacuation du 15 octobre 1963.
La Presse note que le documentaire s’ouvre sur la célèbre chanson d’Oulaya « Bani Watani » et se referme sur le même refrain. Kapitalis précise qu’il se termine par un « procès historique » qui pointe l’immense responsabilité morale des politiques dans ce conflit.
La bataille de Bizerte était-elle inévitable ?
C’est la question au cœur du film, selon Le Quotidien. Le documentaire examine les ressorts politiques et géopolitiques de la crise, dans un contexte marqué par la guerre froide et la guerre d’Algérie. Les échanges entre les deux chefs d’État, « leurs ambiguïtés et leurs incompréhensions », sont éclairés par des archives politiques.
Les interprétations divergent sur les décisions de Bourguiba et sur le coût humain de l’affrontement. Le débat n’est pas nouveau. Dès juillet 1961, L. Carl Brown jugeait que la gestion du dossier par De Gaulle avant la crise avait été très maladroite, tout en estimant que Bourguiba avait sa part de responsabilité pour avoir provoqué l’épreuve de force à ce moment-là.
Le Quotidien souligne aussi un décalage : les événements de Bizerte occupent une place importante dans le récit national tunisien, mais restent largement méconnus en France.
Pour La Presse, le principal mérite du film tient à sa portée symbolique et mémorielle : briser le silence en donnant la parole aux protagonistes encore en vie. Une démarche qui fait écho au cimetière des martyrs de Bizerte, où, selon Inkyfada, quelque 700 tombes blanches sont alignées, et où le monument rappelle le bilan officiel de 630 morts.
Questions fréquentes
Quand a eu lieu la bataille de Bizerte ?
La bataille de Bizerte a éclaté le 19 juillet 1961, après l’annonce par Habib Bourguiba d’un blocus de la base française. Les combats ont duré environ quatre jours, jusqu’au cessez-le-feu du 23 juillet 1961.
Combien de victimes a fait la crise de Bizerte ?
Les chiffres varient. Le bilan officiel tunisien, inscrit sur le monument du cimetière des martyrs, fait état de 630 morts et 1 555 blessés côté tunisien. D’autres sources avancent 1 300 morts, et le Croissant-Rouge tunisien plus de 5 000. Côté français, on compte entre 24 et 27 morts selon les sources.
Pourquoi le 15 octobre est-il férié en Tunisie ?
Le 15 octobre commémore le départ des dernières troupes françaises de Bizerte, en 1963. La fête de l’Évacuation figure parmi les jours fériés officiels depuis un décret de janvier 1964, et la date est maintenue dans le décret présidentiel de 2021.
Qu’a fait l’ONU pendant la crise de Bizerte ?
Le Conseil de sécurité a demandé un cessez-le-feu immédiat par la résolution 164 du 22 juillet 1961. Le 25 août, l’Assemblée générale a reconnu le droit souverain de la Tunisie d’exiger le retrait des forces françaises (résolution 1622 (S-III)).
Le film d’Olfa Chakroun est-il une fiction ?
Non. « Bourguiba-De Gaulle : Bras de fer à Bizerte » est un long métrage documentaire d’environ 90 minutes. Aucune date de diffusion après l’avant-première n’est mentionnée par les sources consultées.
Sources : La Presse de Tunisie (19 et 14 octobre 2026), Le Quotidien, Kapitalis, Cinéma tunisien, Institute of Current World Affairs (rapport de L. Carl Brown, 31 juillet 1961), Nations unies (résolution 164 du Conseil de sécurité, résolution 1622 (S-III) de l’Assemblée générale), Office of the Historian du département d’État américain, PassBlue, INA, La Revue d’histoire militaire, Inkyfada, Réalités, L’Économiste maghrébin, Bibliomonde, Tunisie.co, Jurisite Tunisie (décrets sur les jours fériés).
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